Coup d’œil sur la recherche 2021/03

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Quels sont les effets du salaire minimum sur les emplois à bas salaire?
Coup d’œil sur un article de Doruk Cengiz, Arindrajit Dube, Attila Lindner et Ben Zippener

La littérature à propos des effets du salaire minimum sur l’emploi – de son augmentation, surtout – est aussi riche qu’elle est polarisée et divise les économistes depuis plusieurs décennies. Aussi polarisés sur leurs méthodologies que sur leurs conclusions, certains sont catégoriques quant aux effets délétères du salaire minimum sur l’emploi, alors que d’autres remettent avec vigueur ces conclusions en question.

Historiquement, les publications sur la question tendent à présenter les effets de hausses du salaire minimum sur l’emploi de certains groupes de travailleurs précis, notamment les jeunes. Les analyses plus récentes sont plus spécifiques aux contextes politiques, géographiques et sociaux dans lesquelles s’inscrivent les hausses du salaire minimum étudiées. Dans le présent article, les auteurs Cengiz, Dube, Lindner et Zipperer estiment les effets de la hausse du salaire minimum sur le marché global de l’emploi aux États-Unis. Ils évaluent à la fois l’impact de ces hausses sur les emplois au bas de l’échelle salariale directement affectés par le nouveau salaire minimum, de même que l’effet de ruissèlement de la hausse du salaire minimum sur les emplois dont la rémunération se situe un peu au-delà du nouveau plancher salarial.  

Comment l’analyse a-t-elle été effectuée?

Pour estimer les effets de la hausse du salaire minimum sur le marché de l’emploi, les auteurs utilisent les données de 138 événements de hausse du salaire minimum dans différents États étasuniens entre 1979 et 2016. Chaque événement sélectionné a directement affecté au moins 2 % de l’ensemble des travailleurs de l’État (c’est-à-dire que leur salaire, préalablement sous le nouveau salaire minimum, atteignait ou dépassait ce nouveau salaire minimum après la hausse).

La stratégie empirique des auteurs repose sur la méthode des doubles différences (difference in differences), qui tire profit des variations du salaire minimum à l’intérieur des États (avant/après l’augmentation) ainsi que des différences entre les États (avec/sans augmentation). En utilisant des États où il n’y a pas d’augmentation comme groupe contrôle, les auteurs estiment la tendance qu’aurait suivie le marché de l’emploi si le salaire minimum n’avait pas été augmenté, et comparent ces estimations aux données réelles historiques observées à la suite de l’augmentation du salaire minimum. La différence entre les données historiques observées et les estimations correspond à l’effet estimé de l’augmentation du salaire minimum sur l’emploi. De cette façon, ils parviennent à isoler l’impact de l’augmentation du salaire minimum des autres facteurs qui peuvent faire fluctuer le marché de l’emploi.

De plus, les auteurs fractionnent leurs données par intervalle salarial de 0,25 $ de manière à cerner les variations de l’emploi sur l’ensemble de la distribution salariale.

Les auteurs estiment les effets des hausses du salaire minimum en comparant les emplois excédentaires rémunérés au niveau du nouveau salaire minimum ou tout juste au-dessus (△a) aux emplois éliminés en deçà du nouveau salaire minimum (△b) (voir Figure 1). Par exemple, un emploi maintenu dont le salaire augmente au nouveau salaire minimum est à la fois supprimé sous le salaire minimum (△b) et ajouté au-delà du nouveau salaire minimum (△a). Un emploi qui n’est pas maintenu à la suite de l’augmentation est tout simplement supprimé, et n’apparaît qu’en △b. Le marqueur  correspond au niveau du salaire minimum augmenté, alors que  correspond au niveau de salaire à partir duquel l’augmentation du salaire minimum n’a plus d’effet de ruissèlement.

Figure 1. Impact de l’augmentation du salaire minimum sur la distribution salariale

 

L’évaluation des impacts de la hausse du salaire minimum par
intervalle salarial permet d’isoler les effets spécifiques à chaque
niveau de salaire, notamment pour les salaires directement touchés
et pour les salaires qui bénéficient d’un effet de ruissèlement.

 

Cela permet également de réduire les biais induits par des fluctuations de l’emploi dans des intervalles salariaux qui ne peuvent raisonnablement pas être expliqués par la variation du salaire minimum.

Que révèle la recherche?

Les auteurs n’identifient aucun effet délétère de la hausse du salaire minimum sur l’emploi, et ce, même lorsque le salaire minimum est élevé par rapport au salaire médian (jusqu’à 59 % à tout le moins).

Ce résultat suggère que la hausse du salaire minimum ne réduirait pas le niveau d’emploi, ni globalement ni dans les intervalles de salaire au plus bas de l’échelle salariale. Les auteurs estiment également que le nombre d’emplois ajoutés au niveau ou tout juste au-delà du salaire minimum correspond somme toute au nombre d’emplois éliminés sous le nouveau salaire minimum.

Par ailleurs, et tel qu’anticipé, ils ne constatent aucune variation significative de l’emploi dans les intervalles de salaires plus élevés, ce qui confirme l’intuition que ces salaires sont trop élevés pour être affectés par l’évolution du salaire minimum. Ce dernier résultat implique que les variations de l’emploi dans les strates plus élevées de l’échelle salariale doivent être distinguées des variations de l’emploi dans les intervalles salariaux directement ou indirectement affectés par la hausse du plancher salarial.

Notons également que les auteurs n’identifient pas non plus d’effets négatifs significatifs lorsqu’ils spécialisent leurs analyses à différents groupes démographiques (éducation, ethnie, secteur d’emploi, statut préalable d’emploi).

Globalement, les résultats des auteurs suggèrent donc que lorsqu’ils font face à un salaire minimum plus élevé, les employeurs semblent ajuster les salaires, mais pas leur demande de travail. De plus, en divisant la variation du salaire minimum par les variations de l’emploi, les auteurs concluent également à une élasticité positive estimée de la demande de travail de 0,41, et excluent toute élasticité plus basse que -0,45 à un intervalle de confiance de 95 %. Ainsi, avec un niveau de certitude élevée, ils rejettent les estimations d’élasticités négatives souvent associées aux effets de la hausse du salaire minimum sur l’emploi.

Et puis maintenant?

Les résultats de Cengiz, Dube, Lindner et Zipperer apportent une contribution intéressante au débat sur les effets du salaire minimum sur l’emploi puisqu’ils s’inscrivent à contre-courant de ce que suggère la littérature classique et la théorie économique. À la lumière de leurs résultats, il semble que lorsque le marché de l’emploi étasunien se conforme à un nouveau salaire minimum, rien ne démontre qu’il le fait au détriment des travailleurs. 

Dans un contexte global de lutte aux inégalités socioéconomiques et de relance économique postpandémique, l’identification d’un juste niveau pour le salaire minimum est la clé pour dynamiser les économies. Comme cela a été mentionné au tout début, chaque économie a ses particularités propres. Ainsi, l’application du modèle méthodologique des auteurs de ce papier à différents contextes serait importante afin de tirer des conclusions adaptées à chacun d’entre eux. 

par Matis Allali

Références

Doruk CENGIZ, Arindrajit DUBE, Attila LINDNER et Ben ZIPPERER. « The Effect of Minimum Wages on Low-Wages Jobs », (2019), The Quarterly Journal of Economics, 134(3), 49 p.

À PROPOS DE CETTE PUBLICATION
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